n°69

LESTER BOWIE et l’ART ENSEMBLE OF… ABBAYE DE L’EPAU !

Le 27 avril 1997, ce ne fut pas une mince affaire que de recevoir l’Art Ensemble of Chicago à l’Europajazz car nous avions longtemps presque totalement fermé les portes au jazz américain pour glorifier la musique improvisée européenne, d’abord !

Capable de mixer dans le même élan jubilatoire : blues, jazz, funk, rock, musique africaine pour créer The Great Black Music, le concert de ce groupe mythique de l’histoire du jazz fut du plus bel effet sous les voûtes séculaires du Dortoir des moines de l’Abbaye de l’Epau !

Ce fut aussi l’occasion d’approcher de plus près Lester Bowie dont j’avais découvert la musique (et celle de l’AACM) dès la fin des années soixante-dix au fameux festival de Moers en Allemagne, puis de nombreuses fois ensuite dans les festivals européens (c’était l’époque bénie où on ne faisait pas la programmation en écoutant les groupes sur le net ou sur Youtube, mais en les découvrant « en live » qui est vraiment la seule façon pour un programmateur d’écouter la musique !).

Personnage haut en couleur (notamment sur scène avec sa blouse blanche, sa barbiche Black Power et ses bésicles d’universitaire), Lester était aussi très curieux de l’histoire française et notamment de cette Abbaye de l’Epau construite depuis le 11e siècle pour « le silence » et la méditation des Moines !

Il fallut donc, entre « balance son» et concert, lui faire tout visiter du scriptorium à la salle capitulaire, du chauffoire à l’Abbatiale, dans laquelle, malgré ces sept secondes d’écho, il aurait bien aimé poursuivre le concert !

Et puis s’arrêtant devant le gisant de la Reine Bérangère (fondatrice de l’Abbaye et épouse abandonnée de Richard Cœur de Lion !) il me glissa à l’oreille que ce serait chouette d’avoir une tombe pareille (« crazy grave ») dans un lieu aussi spirituel !

Pensée prémonitoire, pour le trompettiste, disparu deux ans plus tard à 58 ans, et que j’ai eu la chance de réinviter en juillet 1998, dans le cadre d’Orléans Jazz, au Campo Santo, jouxtant la Cathédrale d’Orléans, pour la dernière tournée de son Brass Fantasy, où, très affaibli par la maladie, il eut encore l’humour de me dire que je ne le faisais jouer que dans des lieux « sacrés » et que cela bonifiait sûrement sa musique !

Texte et photo : ARMAND MEIGNAN

n°68

LEE KONITZ… LE GENIE FACETIEUX !

Ouvrez le nouveau dictionnaire du jazz (« Bouquins » Robert Laffont) à la lettre K, juste entre Kondo (Thoshinori) et Kontomanou (Elizabeth) vous avez un géant, Lee Konitz ! Date de naissance : 13 Octobre 1927, toujours en activité et quelle activité ! A 91 ans, Lee Konitz est à la tête d’une carrière des plus libres et des plus désinvoltes de l’histoire du jazz, dont il est un acteur historique et majeur.

Compagnon de Miles Davis, Lennie Tristano, Gil Evans, Gerry Mulligan, Charles Mingus et de tant d’autres, il a toujours tourné le dos aux modes, à Charlie Parker, au bebop, à la routine et en s’acoquinant aussi avec les pires improvisateurs du free (Derek Bailey,John Zorn…). Lee Konitz ? C’est surtout l’un des plus magnifiques sons de saxophone de l’histoire du jazz, même si son jeu décalé, presque faux volontairement en surprend beaucoup (« je n’aime pas quand c’est absolument juste » dit-il un jour à Daniel Humair !).

Venu trois fois à l’Europajazz, nous avons pu aussi profiter de son humour facétieux. Première visite le 01 mai 1998, à l’Abbaye de l‘Epau, en compagnie de Paul Motian et Steve Swallow. Comme toujours je m’avance pour présenter le concert et annoncer évidemment que c’est mon saxophoniste préféré, mais je n’avais pas dit trois phrases qu’il était déjà derrière moi, entré sur scène en jouant acoustique et mettant fin ainsi à ma présentation du trio !

Seconde visite sur la grande scène du Palais des Congrès en avril 2001 invité du trio Prysm, pour une création sur les compositions de Pierre de Bethmann . Je m’avance vers le micro pour présenter cette création et j’avais a peine dit trois mots que Lee entrait sur scène en jouant, totalement acoustique devant 1 400 spectateurs me tuant une nouvelle fois mon discours. Et le pire est que tout ce qui avait été répété avec le trio Prysm n’a jamais été joué, les trois musiciens se transformant au fil du concert en « accompagnateurs » sur tous les standards choisis par Lee !

Ultime visite en avril 2011, en duo avec Dan Tepfer, dans cette magnifique salle du Carré à Château-Gontier en Mayenne, où le duo joua acoustique ou presque, et où cette fois-ci Lee ne vint pas sur scène faire le trouble-fête mais joua derrière le rideau un « All the things you are », qui eut effectivement le même effet sur ma présentation que j’ai dû évidemment écourter…

Le 31 Aout 2012, j’invitais une nouvelle fois ce duo aux Rendez-Vous de l’Erdre à Nantes, public gratuit, près de 3 000 personnes venues en famille, la plupart ignorant le statut de « légende » du Lee farceur . J’annonce le concert sur scène, mais cette fois-ci pas de Lee derrière mon épaule, avait-il oublié ? Je termine le discours et il surgit soudain bien avant son pianiste, et décide de jouer « acoustique » devant les micros pour 3 000 personnes, en plein air, à 85 ans !!! De quoi embarquer cette foule compacte et parfois inattentive, et obtenir après une heure de concert une standing ovation ! Tel est Lee !

J’ai prévu de l’inviter le 13 octobre 2027, pour ses cent ans, persuadé qu’il sera une nouvelle fois derrière mon épaule à jouer acoustique « Stella by starlight » au lieu d’écouter tout le bien que je pense de lui !

Photos archives Europajazz(avril 2001/Prysm), Texte : ARMAND MEIGNAN.

N°67

CARLA ET LES PETITS PAPIERS…

Carla Bley, qui lutte actuellement contre la maladie et qui vient d’annuler sa tournée européenne (elle devait passer fin octobre à Nantes où deux mille personnes l’attendaient !), n’est venue que trois fois à l’Europajazz, en 1991 en duo avec Steve Swallow, en 1994 en trio  avec Steve et Andy Sheppard, et la dernière fois en 2007 avec le quintet « The Lost Chords » (Paolo Fresu et Bill Drummond s’ajoutant au trio).

Trois fois seulement, mais d’autres rencontres « hors Europajazz » comme à Orléans’ Jazz en 1998 avec son « Escalator Over The Hill » (je fus à l’origine avec quelques autres directeurs de festivals européens de la reconstitution de son légendaire « Opéra jazz »pour une belle tournée européenne cet été- là ! ), l’invitation régulière de son compagnon Steve Swallow dans les différents festivals dont je m’occupe, et l’ amitié du couple avec Laurent d’Asfeld qui fut directeur technique de l’Europajazz de1987 à 2004, provoquaient de charmantes rencontres régulières !

Et puis ma passion pour son écriture, éclatant patchwork musical, pour ses compositions à tiroirs devenues si soyeuses au fil du temps, mon amitié avec certains de ses solistes comme Wolfgang Puchnig ou Andy Sheppard, ont probablement fait que pour Carla, je n’étais pas tout à fait comme les autres directeurs de festival ?

Et les petits papiers me direz-vous ? J’y arrive ! A chaque visite à l’Europajazz, quelques minutes avant l’entrée en scène, elle venait me montrer un petit discours rédigé en français afin que je puisse vérifier si les mots qu’elle avait choisis pour parler au public étaient bien exacts et si sa prononciation était parfaite ! Et évidemment je me faisais un plaisir de lui dire à chaque fois qu’on disait LE MANS et pas LE MANSSSS, et Abbaye de l’Epau et non Abbaye « délépo » !!! Le plus magnifique, c’est qu’elle voulait absolument ne pas dire la même chose que la fois d’avant, et parler uniquement en français…

Moi qui suis un « glaneur » de tout ce qui reste sur scène (baguettes, partitions, listes des morceaux, anches, médiator, etc…), je n’ai  qu’un seul regret… Je n’ai jamais pu garder un seul petit papier de ma longue dame blonde ! Je te promets Carla si tu reviens au printemps, je chiperai ton petit papier !

 

Texte et photo : Armand MEIGNAN

N°66

FRED FRITH… SDF !

Je crois que c’est le grand acteur Louis Jouvet qui, quand on lui posait la question : « Quel est pour vous la première qualité d’un comédien ? », répondait : « La santé » !

Et bien ceci est tout à fait transposable aux musiciens de jazz ! Surtout quand on voit l’état d’abattement de Fred Frith avachi comme la poubelle voisine, lors d’une arrivée matinale au Festival de Moers (Allemagne) !

Fred Frith, guitariste génial, bricoleur de son insatiable du rock expérimental ou free-funk, de Robert Wyatt à John Zorn, en passant par Brian Eno ou Bill Laswell a été invité deux fois seulement à l’Europajazz en 1997 pour un trio avec Louis Sclavis et Jean-Pierre Drouet  puis l’année suivante avec son quintet « Tense Serenity », dans une mémorable journée du samedi 02 mai 1998, où la phrase de Louis Jouvet a pris son sens !

A l’époque, ne reculant devant aucune idée décoiffante… nous avions décidé de proposer une journée de concerts à l’Abbaye de l’Epau au Mans avec 6 groupes de 15h à 23h, entièrement consacrée à des projets de guitaristes « allumés » ! Journée royalement nommée : « La journée des Guitaristes (d)étonnants », avec un casting haut de gamme : Hans Reichel, Philippe Deschepper, Raymond Boni, Noêl Akchote, Jean-Marc Montera, Marc Ducret, Gilles Coronado, tous avec des projets beaux, neufs et décapants.

Et en final  le quintet « Tense serenity » de Fred Frith avec le très attendu Chris Cutler (légende vivante du Rock expérimental britannique ) !

Le groupe de Fred Frith qui devait clore cette journée jouait à Varsovie la veille, ce qui est loin du Mans mais pas impossible en avion puis en train et devait au moins arriver vers 18h pour une balance son ! Mais, c’était sans compter sur une suite de catastrophes qu’on ne cumule pas habituellement (un retard de vol puis un train fatigué qui mit 6 heures pour faire Paris-Le Mans !) ! C’est à 23h30 qu’ils arrivèrent passablement fourbus, affamés, pour attaquer directement le concert, sans balance son et sans même manger !

Et c’est là que les grands musiciens se subliment ! Ce concert sans « balance son », réalisé après près de 15 heures de voyage, fut absolument phénoménal, l’un des plus beaux que j’ai pu entendre de Fred Frith ! Mais vers 1h15 du matin Fred Frith était comme sur cette photo : accablé de fatigue, mais totalement heureux d’avoir pu offrir le meilleur alors qu’il avait longtemps pensé qu’il n’arriverait jamais pour ce concert ! SDF : Sans Droit à la Fatigue !

Texte et Photo : Armand Meignan

N°65

GUY LE QUERREC… REVIENS !… ON EST DEVENU FLOU !

Le photographe Guy Le Querrec (*) est un compagnon de route « historique » de l’Europajazz qu’il a découvert en décembre 1981 à l’occasion d’un fameux concert de soutien réalisé par le trio Portal/Texier/Lubat au Théâtre Municipal du Mans ! Ensuite à partir de 1987, il revient chaque année jusqu’en 2010 pour presque 25 ans de photographie… et d’amitié. Chaque année comme photographe, parfois comme photographe-musicien (instrument : leica !) – metteur en scène notamment pour cette soirée mémorable  devenue légendaire le 21 avril 1996 au Palais des Congrès du Mans, il est là !

Pour ce GUY LE QUERREC SPECIAL PROJECT se succéderont sur scène en solo, duo ou trio : Michel Portal, Louis Sclavis, Henri Texier, Jean-Pierre Drouet, Danyel Waro (pour un duo inédit avec Erik Marchand ), Dominique Jouve, Serge Daffreville, le Bagad Men Ha Tan dirigé par Pierrick Tanguy, se retrouvant ensuite pour le projet « Jazz comme une image », pour quatre heures de musique et de photographies qui feront date devant 1 400 spectateurs !

Photographe, metteur en scène mais aussi « Ambianceur » au sens africain du terme, Guy occupait l’espace ! C’est-à-dire qu’il était devenu au fil du temps le « Monsieur Loyal » du festival. Sa présence dans les loges, depuis tôt le matin lors des balances « son » jusqu’à tard le soir en faisait un personnage incontournable et surtout un génial régulateur de conflits ! Et il n’était pas le dernier à danser sur scène si dans un groupe la musique africaine montrait sa trompe ! Un soir nous avons même vu et sans vouloir être vulgaire et trivial, les  employées du FELIX HOTEL (disparu depuis, l’Hôtel) et notre regrettée Paulette littéralement « pisser de rire » devant les pitreries de Guy !

En décembre 2009 nous avons commencé à parler d’un ouvrage sur le festival, et évidemment d’un bel ouvrage genre « L’Europajazz de Guy Le Querrec », deux volumes réunis en un coffret, le premier 400 photos de Guy, environ 500 pages, le second 100 photos et illustrations pour 150 pages sur l’histoire du festival, rédigé par Philippe Méziat.

On a rencontré un éditeur  reconnu (Xavier Barral), sélectionné déjà de nombreuses photos, imaginé des mises en scène, des fils rouges possibles… On rêvait tous à quelque chose de sublime et d’unique !

Et puis le réveil a sonné : on arrivait à un budget dépassant le cachet de Sonny Rollins, impossible à assumer par l’Europajazz dont aucun partenaire n’avait l’air vraiment motivé (sauf Olivier Bernard, Directeur de l’action culturelle de la Sacem à l’époque !)… Ensuite on se jette des vérités tonitruantes à la figure, on se fâche, on s’invective, on s’enferme dans un cercle de fausses certitudes et on s’oublie !!!! Et tout devient flou et il ne reste que des somptueux regrets !

GUY, en 2019, nous allons fêter les quarante ans de l’Europajazz, peut-être que ce serait bien si au-dessus du gâteau il y avait une cerise en forme de livre : L’EUROPAJAZZ de GUY LE QUERREC ! Non ?

Texte : Armand Meignan. Photo : archives Europajazz.

(*) Pour moi Guy Le Querrec est dans la lignée des plus grands photographes (Avec lui je pense plus à Cartier-Bresson qu’à Jean-Pierre Leloir !) c’est-à-dire sa passion pour le jazz ne doit pas le limiter à l’appellation très réductrice de «  photographe de jazz » !

N°64

EDDY LOUISS/BERNARD LUBAT… CHAMPAGNE !

Ce concert de décembre 1981 (Presque 40 ans !) est inscrit dans la légende : celle de l’Europajazz ! Dans cette vieille salle des concerts à l’acoustique parfaite mais aux balcons branlants (qui fut rasée au milieu des années quatre-vingt) mais qui pouvait offrir 4 à 500 places et qui connut tant de concerts mémorables (dont certains proposés par l’association Chorus, créatrice de l’Europajazz : THE JAM, LUTHER ALLISON, MAGAZINE,TRUST, KEVIN COYNE), le duo EDDY LOUISS /BERNARD LUBAT fut absolument magique !

Pourtant tout avait mal commencé : un début de concert sans relief, des musiciens peu inspirés jouant des standards du bout des doigts, rien qui ne pouvait rappeler leurs qualités légendaires : swing, liberté et improvisations débridées ! Rien qui pouvait rappeler le quotidien musical de ces deux-là : une idée dansante du jazz !

C’est à la pause que tout se joua quand Bernard Lubat cria : Allez, va nous chercher du champagne qu’on pétille un peu !
Je ne sais pas qui se chargea d’aller trouver illico le précieux breuvage (Jean-Marie sans doute… !) mais c’est avec ce carburant pétillant que les deux musiciens entamèrent la seconde partie !
Et là, miracle vinicole : Eddy attaque un « Colchique dans les prés » mémorable, enchaîne avec toute une série de chansons et une version de « Célestin » à tomber et tout se termine, sans aucun arrêt, au bout de quatre-vingt-dix minutes avec le tube antillais « tout petit-tout piti» repris en cœur par le public debout ! Quelques bulles avaient suffi pour faire pétiller la musique et débrider les mains !

Eddy nous a quitté le 30 juin 2015. On était peu dans le crématorium de la ville de Poitiers pour une cérémonie simple organisée par son fils Pierre : quelques musiciens comme Paco Sery, Dominique Pifarely, Paul Breslin, Hélène Nougaro… et évidemment Bernard Lubat… Une cinquantaine de personnes seulement pour un musicien qui en avait fait vibrer des millions… Et pourquoi donc j’étais le seul directeur de festival présent ?

Ce jour-là, je me suis retrouvé en duo avec Bernard Lubat sur un banc du jardin proche du crématorium, sous le doux soleil du Poitou, à parler de ce concert de 1981 !  A ce moment- là, il nous manquait vraiment une bouteille de champagne pour chasser notre immense tristesse… On venait de quitter définitivement l’un des plus grands « enchanteurs » de l’histoire du jazz !

Photos et texte : Armand Meignan

N°63

TRIO BRAVO… K7 AUDIO

1987, du 29 avril au 03 mai, le Festival de la maturité ! Un cocktail fameux de « special project », de « créations », de groupes inédits, de découvertes et de rencontres… Et puis le public le plus nombreux et le plus attentif de cette première décennie du festival, avec du jamais vu à l’Abbaye de l’Epau, le dortoir quasiment rempli pour les concerts de l’après-midi (à cette époque « woodstockienne »… On proposait à l’Abbaye des journées de 5 concerts qui commençaient dès 16h !). Et le Palais des Congrès du Mans n’était pas en reste non plus : 3 soirées fameuses (avec notamment l’historique rencontre Elvin Jones/Christian Vander !) et l’ après-midi du 01 mai : une étonnante rencontre avec le Jazz Belge Contemporain : Jean-Christophe Renault solo, Belgisch Pianokwartet, deux pianos/quatre pianistes :  Fred Van Hove, Walter Huus, Eddy Loozen, Christophe Leroy et le Trio Bravo !

Ah le Trio Bravo ! Première en France et qu’on présentait, à juste titre, dans le programme : « Free-jazz européen accessible, populaire et mélodique » !
A cette époque, certains groupes nous envoyaient encore des K7 Audio (les fameuses TDK ou BASF…) avec quelques extraits de leur musique, surtout quand ils n’avaient pas encore fait de vinyle (et oui pas encore de CD !). Je reçois donc une K7 du Trio Bravo totalement inconnu en France, et touché par leur musique et notamment une si belle version du « Lonely Woman » d’Ornette Coleman, je m’empresse de téléphoner au numéro inscrit (au stylo bille bleu !) sur le boîtier de la dite K7 ! Je tombe sur Michel Debrulle, batteur et pilier du groupe et je l’invite pour le Festival ! Conversation courte où je trouvais mon interlocuteur un peu timide !
A peine dix minutes après, mon téléphone sonne, je décroche : vous êtes bien Armand Meignan ? de l’Europajazz ? Ce que je confirme tout de suite à… Michel Debrulle qui avait cru à une blague tant une programmation de leur trio débutant dans un festival comme l’Europajazz lui semblait « un rêve » !

Le concert fut épatant et surtout le trio fut vraiment « découvert » par des programmateurs français et européens, souvent nombreux au Mans ! Le Trio Bravo commença alors une superbe carrière en « Europe » !

En 1989, évidemment on réinvita nos trois amis belges, puis ensuite le nouveau trio Bravo nommé Trio Grande (en 2001) où Laurent Dehors remplaça Fabrizio Cassol, puis d’autres projets de Michel Debrulle (avec toujours Michel Massot) comme Rêve d’Eléphant Orchestra invité en 2003. Aujourd’hui, même si Fabrizio Cassol mène une carrière plus éloignée du monde du jazz, Michel Debrulle et Michel Massot font partie du gratin des musiciens de jazz européen, conduisant de nombreux projets en leaders ou régulièrement invités comme « sidemen » !

Comme quoi le simple envoi d’une K7 Audio peut faciliter le départ d’une belle carrière !
Alors, une constatation : Heureusement que La Poste était plus fiable il y a 30 ans que maintenant ! Et une question : Est-ce que « Youtube » peut avoir le même pouvoir aujourd’hui ?

Photo : Francis Jacoby
Texte : Armand Meignan

N°62

EMILE… ET UNE NUIT !

Aujourd’hui, on ne parle plus que d’Emile Parisien ! Tout le monde le sait ! C’est le plus virtuose, le plus beau, le meilleur, le plus grand collectionneur de tous les trophées possibles (talent Jazz Sacem, Jazz Migration, Jazz Primeur, Génération Spedidam, prix Django Reinhardt, et enfin Victoire du Jazz !), la nouvelle star du jazz français, européen et mondial !

Et évidemment, tout cela agace, surtout peut-être quelques jaloux grincheux du « milieu jazz » ! Est-ce vraiment un musicien aussi exceptionnel ? Mérite-t-il ses multiples prix et ses louanges ? Est-ce que tout cela n’est pas un peu « too much » ?

Du 28 mars au 12 avril 2018, nous venons de passer une quinzaine de jours avec Emile en l’invitant pour notre 31e édition du Régional Tour : 9 concerts, 9 villes et 4 départements et 7 projets différents de la petite église de Vouvray sur loir (789 habitants) à l’auditorium du Conservatoire de la Roche sur Yon (52 770 habitants) du Château de Courtanvaux à Bessé sur Braye (2 285 habitants) à la salle Athena de La Ferté-Bernard (7 894 habitants)… En duo avec Michel Portal (deux fois) ou avec Daniel Humair, Andreas Schaerer, Roberto Negro (2 fois), en trio Da Da Da, ou avec son historique quartet…

Nous avons donc « consommé » du « Parisien » dans toutes les formules et face à tous les publics (beaucoup !) loin d’être des « initiés » du Jazz !

Et là, nous avons tout compris !

Emile Parisien, tout d’abord,  joue partout comme s’il jouait pour la dernière fois  ! C’est simple mais c’est loin d’être le cas de tous les musiciens ! Ensuite il joue dans la petite Eglise de Vouvray devant 140 autochtones sarthois (c’est pas méprisant, j’en suis un !) comme s’il jouait à la Philharmonie de Paris devant 2 400 spectateurs branchés : avec le même engagement la même vitalité, toujours à fond ! Il joue avec ce pouvoir unique, cette force, ce charme qui embarque le public et tout le public. Là, il ne s’agit plus de virtuosité, de technique, de la beauté des compositions ou des improvisations, il s’agit tout simplement d’un miracle qu’il a renouvelé chaque soir, quelques soient ses compagnons de scène !

Emile Parisien joue pour le public : magnifique credo car il ne joue pas ce que le public est sensé aimer, il joue pour faire aimer ce qu’il joue !

Ainsi, les deux concerts en duo avec Roberto Negro : au programme une reprise malicieusement arrangée des quatuors de Ligeti  (« métamorphoses nocturnes ») rebaptisée « Les métanuits » par le duo ! Au départ quand Emile annonce qu’ils vont « reprendre » du Ligeti, les mines se ferment rien qu’au nom du compositeur hongrois (dans l’imaginaire de l’amateur de jazz, même sarthois, c’est quand même loin de Sidney Bechet !) et au fil du concert le public s’ouvre, s’enthousiasme et tout finit en standing ovation ! Ligeti est devenu écoutable par tous !

Emile est unique et ce fut l’enchanteur de nos nuits ligériennes !

Texte : Amand Meignan
Photo : Armand Meignan

N°61

JOELLE LEANDRE… TOUJOURS « CANAILLE » !

Joëlle Léandre, venue plus de vingt fois en quarante ans à l’Europajazz et qui sera encore avec nous, en solo, le 05 mai prochain, a adressé en fin d’année dernière une lettre ouverte aux Victoires du Jazz 2017 ! Elle posait une simple question : Pourquoi n’y avait-il aucune femme parmi les nommés aux Victoires du Jazz ? En colère, elle concluait cette lettre avec une phrase qui fait réfléchir : « hommes et femmes, femmes et hommes et c’est toute l’histoire du Jazz ! Maintenant avec les femmes aussi, n’oubliez pas ! Ne les oubliez plus ! Elles sont brillantes, fortes, dérangeantes, pleines de talent, de surprises, parfois riantes et bosseuses ».

Comment ne pas être d’accord avec Joëlle, surtout que dès 1988 (30 avril Abbaye de l’Epau Le Mans), nous l’invitions avec son « Special Women Project », nommé « Canaille », avec Irene Schweizer, Annick Nozati, Marylin Mazur, Anne-Marie Roelofs, Co Streiff, c’est-à-dire la « fine fleur » féminine de la musique improvisée européenne. « Un projet qui devrait faire frémir tous les machos du jazz » j’écrivais alors dans les notes de présentation du concert. Ce concert fut de toute beauté avec un gros succès à l’applaudimètre ! Si beau, qu’avec sûrement une petite pointe de « machisme » (inconsciente !) nous avions offert des fleurs à toutes ces dames à l‘ultime rappel !

30 ans après, effectivement le « machisme du Jazz » est toujours bien vivant et il y a beaucoup plus de présence des femmes sur les affiches des festivals (en chanteuse sexy ou en bimbo avec saxophone) que dans les programmations. Ceci dit, en l’état, la parité totale du programme ne nous semble pas imposable à priori car beaucoup de mes collègues programmateurs se dirigeraient en priorité vers les chanteuses, dont l’offre est pléthorique et dont le succès populaire reste très confortable pour nos budgets !  Mais  dans  les « non –chanteuses » nous avons pour ne parler que des françaises, tellement de personnalités fortes et passionnantes (Airelle Besson, Céline Bonacina, Eve Risser, Sarah Murcia, Hélène Labarrière, Sofia Domancich, Fanny Lasfargues, Anne Paceo, etc…) que nous pouvons déjà les programmer plus régulièrement, et faire découvrir leur musique !
Merci Joëlle pour ce « coup de gueule »… très masculin !

Texte : Armand MEIGNAN
Photo : Affiche (Caty Rousseau) Photo (Mephisto)

N°60

HELENE, HASSE… ET SERGIE !

Il est parfois des « memories book » qui parlent de la mémoire proche de l’Europajazz ! Celui-ci date de quelques jours lors d’un concert du duo BUSKING (Hasse Poulsen/guitare et Hélène Labarrière/contrebasse) lors d’un concert de la tournée EUROPAJAZZ AU LYCEE, au lycée Sud au Mans. Après l’atelier-concert, Sergie, en CAP 2nde année de commerce a écrit une petite lettre adressée aux deux musiciens :

«Nous avons entendu votre style de musique qui m’a plutôt surpris. Je suis une personne qui aime beaucoup la musique de différentes cultures, mais je n’ai jamais entendu une musique comme la vôtre. Votre musique m’a transportée dans un univers d’apaisement, de réflexion. Ca m’a fait penser à un dessin animé que j’avais vu. Vous avez bien transformé la chanson de Stromae (Formidable). Je vous encourage à continuer à faire ce style de musique, et je vous dis aussi que ce que vous faites est unique au monde et je vous dis aussi merci de partager votre don avec nous ».

Quand on sait que ce duo BUSKING est créé par deux musiciens de jazz contemporain, style de musique non réputé consensuel, même s’ils s’amusent à reprendre parfois des chansons de Brassens, des Beattles, de Dylan et donc de Stromae, cette lettre a touché toute l’équipe de l’Europajazz et nos deux musiciens au coeur ! Une nouvelle fois la preuve que ce jazz réputé musique intellectuelle, élitiste, peut être apprécié par tous, à condition de l’écouter « en live » tout simplement.

Sergine a écouté sans aucun a priori, simplement et sa lettre nous conforte à continuer ces actions « hors des salles habituelles », au collège, au lycée, à l’hôpital, en maison de retraite, en maison d’arrêt, comme nous le faisons depuis si longtemps… Merci Sergine !

Texte : Armand MEIGNAN
Photo : Affiche Europajazz au lycée et au CFA 2018