n°69

LESTER BOWIE et l’ART ENSEMBLE OF… ABBAYE DE L’EPAU !

Le 27 avril 1997, ce ne fut pas une mince affaire que de recevoir l’Art Ensemble of Chicago à l’Europajazz car nous avions longtemps presque totalement fermé les portes au jazz américain pour glorifier la musique improvisée européenne, d’abord !

Capable de mixer dans le même élan jubilatoire : blues, jazz, funk, rock, musique africaine pour créer The Great Black Music, le concert de ce groupe mythique de l’histoire du jazz fut du plus bel effet sous les voûtes séculaires du Dortoir des moines de l’Abbaye de l’Epau !

Ce fut aussi l’occasion d’approcher de plus près Lester Bowie dont j’avais découvert la musique (et celle de l’AACM) dès la fin des années soixante-dix au fameux festival de Moers en Allemagne, puis de nombreuses fois ensuite dans les festivals européens (c’était l’époque bénie où on ne faisait pas la programmation en écoutant les groupes sur le net ou sur Youtube, mais en les découvrant « en live » qui est vraiment la seule façon pour un programmateur d’écouter la musique !).

Personnage haut en couleur (notamment sur scène avec sa blouse blanche, sa barbiche Black Power et ses bésicles d’universitaire), Lester était aussi très curieux de l’histoire française et notamment de cette Abbaye de l’Epau construite depuis le 11e siècle pour « le silence » et la méditation des Moines !

Il fallut donc, entre « balance son» et concert, lui faire tout visiter du scriptorium à la salle capitulaire, du chauffoire à l’Abbatiale, dans laquelle, malgré ces sept secondes d’écho, il aurait bien aimé poursuivre le concert !

Et puis s’arrêtant devant le gisant de la Reine Bérangère (fondatrice de l’Abbaye et épouse abandonnée de Richard Cœur de Lion !) il me glissa à l’oreille que ce serait chouette d’avoir une tombe pareille (« crazy grave ») dans un lieu aussi spirituel !

Pensée prémonitoire, pour le trompettiste, disparu deux ans plus tard à 58 ans, et que j’ai eu la chance de réinviter en juillet 1998, dans le cadre d’Orléans Jazz, au Campo Santo, jouxtant la Cathédrale d’Orléans, pour la dernière tournée de son Brass Fantasy, où, très affaibli par la maladie, il eut encore l’humour de me dire que je ne le faisais jouer que dans des lieux « sacrés » et que cela bonifiait sûrement sa musique !

Texte et photo : ARMAND MEIGNAN