N°66

FRED FRITH… SDF !

Je crois que c’est le grand acteur Louis Jouvet qui, quand on lui posait la question : « Quel est pour vous la première qualité d’un comédien ? », répondait : « La santé » !

Et bien ceci est tout à fait transposable aux musiciens de jazz ! Surtout quand on voit l’état d’abattement de Fred Frith avachi comme la poubelle voisine, lors d’une arrivée matinale au Festival de Moers (Allemagne) !

Fred Frith, guitariste génial, bricoleur de son insatiable du rock expérimental ou free-funk, de Robert Wyatt à John Zorn, en passant par Brian Eno ou Bill Laswell a été invité deux fois seulement à l’Europajazz en 1997 pour un trio avec Louis Sclavis et Jean-Pierre Drouet  puis l’année suivante avec son quintet « Tense Serenity », dans une mémorable journée du samedi 02 mai 1998, où la phrase de Louis Jouvet a pris son sens !

A l’époque, ne reculant devant aucune idée décoiffante… nous avions décidé de proposer une journée de concerts à l’Abbaye de l’Epau au Mans avec 6 groupes de 15h à 23h, entièrement consacrée à des projets de guitaristes « allumés » ! Journée royalement nommée : « La journée des Guitaristes (d)étonnants », avec un casting haut de gamme : Hans Reichel, Philippe Deschepper, Raymond Boni, Noêl Akchote, Jean-Marc Montera, Marc Ducret, Gilles Coronado, tous avec des projets beaux, neufs et décapants.

Et en final  le quintet « Tense serenity » de Fred Frith avec le très attendu Chris Cutler (légende vivante du Rock expérimental britannique ) !

Le groupe de Fred Frith qui devait clore cette journée jouait à Varsovie la veille, ce qui est loin du Mans mais pas impossible en avion puis en train et devait au moins arriver vers 18h pour une balance son ! Mais, c’était sans compter sur une suite de catastrophes qu’on ne cumule pas habituellement (un retard de vol puis un train fatigué qui mit 6 heures pour faire Paris-Le Mans !) ! C’est à 23h30 qu’ils arrivèrent passablement fourbus, affamés, pour attaquer directement le concert, sans balance son et sans même manger !

Et c’est là que les grands musiciens se subliment ! Ce concert sans « balance son », réalisé après près de 15 heures de voyage, fut absolument phénoménal, l’un des plus beaux que j’ai pu entendre de Fred Frith ! Mais vers 1h15 du matin Fred Frith était comme sur cette photo : accablé de fatigue, mais totalement heureux d’avoir pu offrir le meilleur alors qu’il avait longtemps pensé qu’il n’arriverait jamais pour ce concert ! SDF : Sans Droit à la Fatigue !

Texte et Photo : Armand Meignan